Alerte de jeunes médecins sur la fin de vie

 

Chers concitoyens, chers parlementaires,

 

En tant que génération de médecins qui verrait s’appliquer la proposition de loi sur la fin de vie qui sera votée le 17 mars 2015, nous avons le devoir de vous faire part de notre forte inquiétude pour la médecine de demain !

 

« Une précipitation en réponse à une évaluation juste mais prématurée : pas seulement ! »

 

Tout d’abord, le motif de changement de la loi présenté est l’insuffisance de celle-ci ressentie par la population. Comment peut-on vraiment en juger si tôt ? La société dans son ensemble n’est pas encore assez imprégnée de la culture palliative traduite dans la loi du 22 avril 2005. Que représentent dix ans face à des représentations millénaires ?

  • Confrontés aux décisions difficiles et à la mort tous les jours, les soignants, dont les médecins, viennent à peine de s’approprier la loi actuelle et il existe encore des prises en charge inégales nécessitant une intensification de la formation.
  • On comprend aisément que de nombreux paradoxes persistent alors chez les malades et leurs proches. Ils conduisent parfois à des déchirements voire à des procès alors qu’une appropriation de la loi en vigueur l’éviterait.
  • Les moyens indispensables ou les certifications, attribués aux structures de soins ou EHPAD par les tutelles, ne permettent pas une mise en œuvre de la loi pleine et entière.

Les effets de la loi du 22 avril 2005 sur la fin de vie, qui avait été adoptée unanimement, ne sont pas encore vraiment visibles. La patience est donc nécessaire car ce mécanisme de progrès sociétal est long et tout nouveau changement ne fera que l’allonger en majorant la confusion.

 

« Voulez-vous vraiment que votre médecin devienne un prestataire de service irresponsable ? »

 

En fait, cette proposition de loi vise principalement à rendre les directives anticipées opposables – « droit à être entendu » – et à créer un « nouveau droit » à la sédation terminale s’imposant au médecin avec arrêt obligatoire de la nutrition et de l’hydratation. La loi du 22 avril 2005 avait instauré les directives anticipées. La sédation, même profonde, y est déjà autorisée en phase terminale, sur décision médicale basée sur la volonté du patient exprimée directement ou indirectement. L’alimentation et l’hydratation artificielles y sont déjà considérées comme des traitements pouvant être arrêtés en phase terminale. On comprend bien que l’enjeu est donc, surtout, de contraindre le médecin.

En tant que médecins, notre vocation – celle qui nous porte lors notre longue formation et tous les jours face aux situations les plus difficiles de la vie – est de vous soigner et de vous accompagner dans votre intérêt. Votre intérêt, dont votre volonté est la manifestation la plus pure, nous guide donc ! Mais, seule, votre volonté ne peut suffire. En effet, la volonté du malade nécessite d’être éclairée par des connaissances et une éthique millénaire prudente face aux émotions de l’instantané et des expériences individuelles. Donc pour que le soin existe, il faut qu’une relation de confiance réciproque s’installe. La confiance ne peut naître que dans l’indépendance (d’une loi forcément politique, d’une assurance sociale, etc.) et dans la liberté. Le médecin écoute le malade et conserve la liberté de décision médicale concernant le contenu des soins qu’il propose, engageant sa responsabilité. La définition de la fin de vie est médicale et évolutive. La décision du contenu des soins à réaliser ne peut donc qu’être médicale. Le malade est libre d’accepter ou de refuser les soins.

Les situations dramatiques sont, contrairement à ce qu’on pourrait penser, celles où le médecin ne dispose pas de la volonté du patient et non celles liées à son absence d’écoute ! C’est la raison pour laquelle, les directives anticipées n’ont pas besoin d’être contraignantes, mais juste d’exister ! Aidons-les par des moyens et une volonté politique !! Opposables, elles perdraient l’éclairage du médecin, le transformant en prestataire de service irresponsable et rompant la relation de confiance nécessaire aux bons soins en général ! Est-ce cela que vous voulez ?

Présentée comme créant « un droit à être entendu », déjà assuré par la loi actuelle, il s’agirait « d’un droit à être obéi ». Elle constitue une remise en cause de l’essence même de notre profession, aussi bonnes que pourraient se vouloir ses intentions. Un éventuel droit d’objection de conscience n’y changerait rien car, en pratique, dans les services, la liberté ne serait plus réelle. La législation souhaitée sur le suicide assisté ne peut en aucun cas remettre en cause la relation de confiance médecin-malade. La dissolution de cette relation de soin retentirait alors sur toute la médecine, au-delà des situations de fin de vie. Un autre débat distinct, clair et assumé devrait avoir lieu à la place.

 

« Une proposition de loi libertaire par et pour l’élite en défaveur des moins éduqués ! »

 

Par ailleurs, la proposition de loi est extrêmement subtilement conçue afin de déresponsabiliser les médecins et de les tenter face à la pression toujours plus forte de la judiciarisation. Mais, le poids de la responsabilité persisterait et serait rejeté sur le malade. Notre expérience nous a montré que certains malades préfèrent être écoutés sans cependant que la responsabilité ne pèse sur eux. Il est vrai que d’autres, au contraire, préfèrent tout décider seuls. La proposition de loi trancherait en faveur du groupe qui préfère décider seul, sans aucune donnée fiable sur sa prépondérance et qui semble, selon notre expérience, minoritaire, souvent éduqué et favorisé. Cela défavoriserait les plus précaires : il s’agit donc d’une proposition de loi libertaire, individualiste et résolument pas sociale !

 

« Une proposition de loi au service de l’économie de marché et non de l’égalité en droit des malades ! »

 

Pour finir, dans les cas où le patient disposerait de directives anticipées imprécises et où l’issue serait incertaine – ce qui n’est pas rare – le bénéfice du doute serait alors au profit de la mort. Cette proposition de loi induirait des décisions d’arrêt de traitement par excès dans les cas limites motivées par la peur de poursuites judiciaires d’un survivant mécontent ! Que dire de l’égalité face à la mort pour ceux qui auraient voulu vivre ? C’est certain : il y aurait beaucoup d’économies !! La vie de personnes lourdement handicapées est-elle inutile ?! Pas rentable ?! Ne sont-ils que des citoyens de second rang en termes de droit !? Au minimum, le législateur, garant de l’égalité, ne peut pas prendre le risque de le décider pour eux ! Même s’ils ne seraient plus là pour se plaindre !

 

« Votre confiance pour exercer, à votre service, notre vocation ! »

 

Dans notre intérêt commun de citoyens et futurs malades, nous vous demandons de faire barrage à ce projet de loi en continuant avec patience de nous accorder la confiance indispensable pour exercer, avec la loi actuelle, notre vocation !

 

Médecine Responsable

Think Tank de jeunes médecins créé en 2004